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Chapitre 1 |
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Si l'on me
demandait quand tout a commencé, je commencerais sûrement mon récit à l'âge
de mes huit ans, là encore où tout semblait posé, calme.
A l'époque, je
devinais le monde extérieur, le monde des adultes avec une curiosité
insatiable, j'avais ce goût pour les choses qui n'ont que peu de valeur aux
yeux des gens, comme regarder le sillage d'un avion dans le ciel, observer les
horaires des trains défiler sur le panneau des arrivées ou bien écouter les
disputes interminables de nos voisins d'à coté, les Brochet. A cette période-ci,
la vie m'apparaissait clairement définie en deux préoccupations, la vie dans
ma chambre et la vie «du-dehors».
Dehors était une vie
représentée par l'autorité de mes parents, mon école Notre Dame de Toutes
Aides, le père Fenici de notre petite église et M. Renoir, mon professeur de
violon. A la maison, j'étais constamment aux basques de mon grand frère
Michael en train de chercher je ne sais quel moyen de perturber notre mère dans
son laboratoire, la cuisine. J'adorais le suivre sans raison, juste pour voir ce
qu'il faisait dans sa chambre. D'origine italienne, ma famille était tout pour
moi : ma mère s'occupait avec vigilance de nous, et j'étais particulièrement
choyé étant le petit dernier de la famille L'église et
mes cours de violon se ressemblaient à mes yeux car j'aimais l'ambiance, la
musique et l'évasion qu'ils représentaient ; cependant, je me sentais
maladroit et timide, j'avais la douloureuse impression de ne jamais faire ce
qu'il fallait dans les moments importants. Il y avait toujours quelqu'un pour
dire comment se tenir, où mettre ses pieds, ses mains. Pour sûr j'étais guidé,
orienté et c'était grâce à ces «leçons de vie», selon l’expression de
mon père, que je devais apprendre à être un garçon civilisé, droit, poli et
instruit.
L’école,
enfin, était pour moi le lieu de toutes les stratégies, de tous les défis et
de toutes les expériences. Je m'apprêtais à effectuer ma rentrée scolaire de
septembre 1987. Toujours à l'heure, très concentré sur mes cours et curieux
de ce que pouvaient nous apprendre nos professeurs, je me faisais une fierté
dissimulée mais acquise de passer cette année-ci en classe supérieure . Toutefois,
j'avais aussi mes propres ambitions et elles nourrissaient tout mon temps libre.
Je revenais de deux mois de vacances passés au bord de la mer et avec Michael,
nous avions occupé notre temps à élaborer des plans au profit de ma plus
grande passion jusqu'alors, les modèles réduits pour planeurs. Je
collectionnais, depuis notre visite l'année passée au Salon de l'aviation du
Bourget, tous les documents sur les avions qui me tombaient dans les mains, de
l'aérodynamisme des ailes aux dernières performances de fuselages. Dès lors,
armé de mes notes, j'organisais le planning des journées de façon minutieuse,
car il fallait de la préparation pour construire un avion miniature d'une
envergure de trois mètres.
Toujours sous
l'œil lointain mais constant de notre père, nous nous essayions à
l'assemblage des différentes pièces, au polissage du bois, à l'application
des enduits. C'était fantastique. Après quelques tentatives, nous avions
terminé notre avion à la fin des vacances, surnommé «l'Albatros III» en
raison de petits ratages, et nous le faisions tournoyer au-dessus des têtes
incrédules des touristes allongés sur la plage. En rentrant chez nous,
j'affirmai mon envie et mon ambition de devenir un aviateur hors pair pour voler
au-delà des nuages à la vitesse incroyable et inimaginable de mach 3.
L'ambition chez nous était garante de réussite, de succès, d'appartenance à
la société, elle était le gage de non-médiocrité afin de s'assurer un
avenir des meilleurs qu'il soit. Il y avait trois choses essentielles, d'après
père Fenici et ma mère, qui ennoblissaient l'homme et le rendaient bon : la
discipline, le travail et le respect de Dieu. Toute autre tempérament n'était,
aux yeux de mes parents, qu’oisiveté, paresse et invitait l'homme à une vie
facile et infernale. C'est ce premier chemin que je devais emprunter pour que
tout reste à sa place, pour que tout soit organisé, pour que tout soit normal.
Dans ma
chambre, par contre, était le siège d'un autre monde. Il existait ici un
univers différent où les objets revêtaient une autre forme dont l'utilité était
plutôt floue, où les couleurs dansaient avec les images, où la saveur des
aliments s'habillait d'arômes exotiques, où les mots finalement ne
transmettaient que vibrations et émotions. Ce monde n'avait rien à voir avec
le monde «du-dehors» : il était doux, évanescent, aérien, presque
spirituel. Jamais ce monde-ci ne connaissait les notions de danger, de peur, de
doute, d'angoisse. Il y avait de la bizarrerie, de l'énigme dans les sons, de
la ferveur et de la passion dans les envies, il y avait un amour et une paix
jamais prononcés ici-bas. De cela, j'étais très heureux et je me trouvais
bien. Aussi mirifique que pouvait être mon autre univers, cruel et brutal était
le monde extérieur : car mon destin de futur ingénieur en aéronautique était
dessiné d'après une volonté croissante de mes parents de me voir en haut de
l'échelle sociale. J'étais le fils d'un luthier réputé dans la région
nantaise et je ne pouvais concevoir l'idée de décevoir mes parents, surtout un
père qui avait tout abandonné afin de construire un nouvel avenir pour sa
famille, ici en France. J'étais obligé de faire aussi bien, sinon mieux.
Un autre poids
pesait sur mes épaules, la religion. Comment décider pour toujours que je
serais croyant en Dieu, que je Lui serai toujours fidèle, qu'Il me serait
toujours fidèle ? Aurais-je vraiment décidé de cette croyance ? L'aurais-je
nourrie de volonté et d'abnégation ? Père Fenici semblait tout particulièrement
m'apprécier car il n'hésitait jamais à me désigner comme volontaire pour la
préparation de ses offices du samedi soir et du dimanche, avec ces mots qui
piquent à l'endroit où l'on est le plus fébrile. «Saint petit
Thomas tu dois, à ton tour, développer tes horizons et ouvrir les yeux,
montrer ta bonté et ta passion envers Dieu et apporter ton savoir-faire aux
gens qui en ont le besoin.»
Que pouvais-je
répondre à cet homme dont la vie entière n'était que foi ? Je sentais un
bouillonnement dans mon ventre et la tête me tournait cruellement à ses mots.
Je devinais qu'il était possible que père Fenici fût dans l'erreur mais
comment l'exprimer ? J'avais tout juste huit ans, je ne comprenais pas leur
monde. Alors mon
dernier refuge demeurait les cours de M. Renoir Un endroit paisible, sonore, où
tout était régulier, empreint d'une atmosphère féerique, un endroit où
j'accordais à l'unisson mon univers à la vie des autres hommes. Même si je
devais constamment travailler ma tenue de l'archet bien parallèle au chevalet
et ne pas coucher ma main gauche sous le violon, j'apprenais sans trop m'exercer
à la maison, au grand dam de mon professeur. J'acquérais certaines facilités
sans trop me l'expliquer. Autant étais-je concentré sur la musique et sur
l'instrument, que l'exercice de la pratique m'ennuyait quelque peu et très vite
du fait de cette aisance involontaire. L'important était
que je me retrouvais au son des cordes, qu'enfin mon univers coïncidait avec ce
que je ressentais au fond de moi, sans jamais vraiment me l'avouer.
Certes, ces
deux univers s'opposaient mais ils ne pouvaient exister l'un sans l'autre. Et
l'un influençait immédiatement l'autre. J’existais en tant que fils Lagorio,
je percevais à différents moments de la journée la manifestation d'autre
chose, j'en avais une conscience aiguë mais je n'arrivais pas à mettre des
mots sur ce que c'était. C'était là. Comme le jour où, une fois de plus, nos
voisins s’étaient disputé dans leur jardin. Mme Brochet, qui avait
d'habitude un caractère exaspérant, laissait là son mari lui déblatérer des
insanités. Espionnant la scène de la chambre de mon frère avec un œil tout
d'abord amusé, je vis alors le visage de notre voisine s'entourer d'un halo
lumineux. Elle était soudainement habillée de mystère. Évidemment, elle
connaissait l'existence de son monde intérieur et le maîtrisait car elle
venait de s'y réfugier juste devant mes yeux. Et il l'avait protégée. Michael
surgit alors dans la pièce et me sauta dessus pour éviter de me faire
remarquer mais je savais que c'était une de ces bagarres entre frères, où lui
comme moi, nous nous défoulions avec véhémence. Je me savais habité d'une
fureur et d'une vivacité telles, dans ces moments-ci, qu'il était impossible
de m'arrêter. Alors que mon frère réfrénait ses coups, je lui assenais des
charges sans aucune retenue. Ensuite venaient ces heures où je m'en voulais,
ces heures où mes parents descendaient ensemble dans ma chambre pour me
sermonner et m'obligeaient ainsi à un terrible et amer pardon. Michael était déjà
plus sage, plus réfléchi et je devinais une tranquillité que je ne retrouvais
pas chez moi ; son rapport avec la vie ne paraissait pas douloureux ou empli de
luttes intérieures, alors que je vivais des tempêtes de passions ravageant mon
esprit. Mais, souvent, je savais que ma vie était dirigée de façon à suivre une voie honnête et droite, peut-être moins belle mais digne de la confiance de mes parents. Pour arriver à cette existence bien ordonnée, le chemin se devait d'être difficile, enrichissant pour qui était prêt à apprendre (encore un dicton de mon père) mais difficile. Et il passait d'ici peu par la rentrée en classe de CE2, dans un monde rapide, bruyant, ténébreux. |
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