|
Biographie ¤ Monde Scriboïque ¤ Bibliothèque ¤ Chroniques ¤ Compostelle ¤ Interventions ¤ Presse ¤ Cartes virtuelles ¤ Arts ¤ Liens ¤ Livre d'Or ¤ Contact |
|
Chapitre 1 |
![]() |
|
Juin 2006. Paris.
Lukàs rentra dans l’appartement de la rue des Francs Bourgeois en
claquant la porte derrière lui. Il se dirigea vers la cuisine et ouvrit le réfrigérateur
pour se saisir d’une canette de soda. Toujours sans un mot, l’air bougon, il
fila ensuite dans sa chambre en passant devant le bureau de sa mère qui
semblait absorbée dans la lecture d’un magazine.
Elle leva la tête, écarquillant ses grands yeux clairs.
« Tout va bien, mon chéri ? s’écria-t-elle.
- Oui, oui, répondit Lukàs derrière la porte, ça va.
- Ton cours de théologie ne s’est pas bien passé ? se
risqua-t-elle une nouvelle fois.
- Si… enfin non, dit-il visiblement énervé. Laisse-moi maman, ok ?
- D’accord, mon fils. N’oublie pas que nous mangeons d’ici une
heure ! »
Le jour déclinait doucement dans l’appartement du IIIe arrondissement
et laissait ressembler la salle de séjour à une librairie minuscule mais dans
laquelle fourmillaient mille ouvrages d’art à la reliure parfois dorée et
souvent décrépie. En allant à table, Lukàs explosa.
« On n’arrive même plus à s’asseoir ici avec tous tes
magazines et tes livres ! Pourquoi suis-je plus ordonné que toi ?
C’est pas normal tout de même …
- Ce ne sont que des livres, mon fils, rien de plus. Et n’élève pas
le ton de la sorte, veux-tu ! Je suis encore ta mère, et tu sais très
bien que l’association du musée me prend beaucoup d’énergie. Dis-moi plutôt
ce qui se passe ? Pourquoi es-tu dans un tel état ? C’est
l’approche de ton anniversaire qui te rend nerveux ?
- Non, bien sûr que non, soutint Lukàs. C’est autre chose… quelque
chose que le père Alighieri a dit.
- Concernant ta formation ? s’inquiéta-t-elle d’une voix douce.
- Pas directement, rétorqua-t-il. Je t’explique : à la fin du
mois, pour clore cette première année, chaque séminariste doit encadrer un propé[1]
pour qu’il finisse son année de premier cycle, tu vois ! Et c’est
un moment très important dans son évolution car il doit choisir s’il
continue en vue du presbytérat.
- Oui, je comprends, dit-elle en hochant la tête. Mais toi, tu n’as
plus à faire ce choix, ce n’est plus un obstacle ?
- En fait, cet exercice est douloureux. On est très proche du jeune et
alors se crée un lien quasi fraternel. Il est avide de se confier à moi, il
m’expose ses blessures, ses doutes. Et, ce matin, à la fin de la lectio
divina, son père est venu me voir pour me témoigner sa sympathie et pour
me remercier de ce que je faisais pour son fils, de le suivre ainsi. Et…
- Et quoi, Lukàs ? interrogea sa mère d’un ton bienveillant.
- Et bien, j’ai pensé à papa, à ce père absent dont on ne parle
quasi jamais. »
Un ange sembla traverser la pièce alors et rendit l’atmosphère
pesante. Dans l’intimité de Lukàs et de sa mère, on évoquait très
rarement l’existence ou l’absence de son père. Ce n’était pas un sujet
tabou mais il n’y avait aucune raison d’en discuter. Ils se suffisaient
l’un à l’autre et c’était très bien ainsi.
Lukàs avait vécu jusqu’ici avec sa mère. Elle se consacrait beaucoup
à lui, comme pour remplir les fonctions de père et de mère, et aussi à son
travail à la bibliothèque de Forney, situé à l’Hôtel de Sens.
Depuis près de vingt-cinq ans, elle demeurait une employée exemplaire,
arrivant toujours à l’heure et quittant les lieux la dernière. Sa passion
pour les œuvres d’art de l’Antiquité lui faisait oublier le temps, surtout
dans un lieu datant du XVe siècle.
C’était une femme d’une grande opiniâtreté, travailleuse, qui
avait le goût de la recherche et savait se donner les moyens d’arriver à ses
fins. Elle ne comptait pas ses efforts, se disant qu’elle avait eu cette
chance de quitter sa ville natale de Kutno en Pologne afin de réussir sa vie là,
en France. Pour cela et pour Lukàs, elle devait donner le meilleur d’elle-même.
Cette vie dédiée à l’art, aux livres, aux recherches avait fait
d’elle une femme indépendante, autonome mais aussi passionnée, curieuse,
exaspérante parfois pour son fils. C’était un peu ce que Lukàs lui
reprochait, sans trop le lui avouer. Leur vie demeurait toutefois harmonieuse,
libre de toute pensée. Tous deux allaient à l’église, ils avaient en commun
un idéal spirituel. Même si son père n’était pas avec eux, Lukàs savait
que sa mère l’aimait toujours et qu’elle lui resterait fidèle jusqu’à
la fin de ses jours. Cette sensibilité, cette fragilité, cette pudeur des
sentiments, Lukàs mettait un point d’honneur à les respecter au jour le
jour.
Mais ce soir-là, la nostalgie fut plus forte qu’à l’habitude et il
quitta la table sans presque dîner. Il s’enferma dans sa chambre. Il sortit de sous son lit une boîte à chaussures qui venait de son enfance. A vingt-sept ans, il ne séjournait que deux ou trois jours chez sa mère, vivant la plupart du temps avec ses amis et frères de la communauté de l’Eglise Catholique et Apostolique de Paris. Il ne pouvait s’empêcher de revenir dans cette pièce, dans cet antre où se cachait son trésor le plus grand, le plus secret ; cette boîte où se trouvaient pêle-mêle des photos, des dessins, le médaillon de naissance que son père lui avait offert, des cartes géographiques.
Alors qu’il fêtait tout juste ses trois ans, son père les avait quittés,
sa mère et lui. Sans raison apparente, si ce n’était le manque d’amour et
son travail d’historien, il était parti.
Lukàs savait, au-delà du récit de sa mère, que cela ne se pouvait, il
en était persuadé sans se l’expliquer. Sa mère étant croyante et
pratiquante, ce fut tout naturellement qu’il se tourna vers Dieu. Dans son for
intérieur, il n’avait de cesse de le questionner, cherchant un visage
paternel auquel se raccrocher.
A présent, sa foi s’était transformée en amour, puis en vocation.
Ce soir-là donc, Lukàs se sentit plus seul que jamais, se demandant où
était cet homme qu’il appelait toujours « papa ». [1] propédeutique : année de discernement qui clôt le 1er cycle du Séminaire, en vue de devenir prêtre. |
|